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La Malaisie et Singapour

 

Le christianisme pénètre en Asie

L’arrivée du christianisme en Asie survint il y a déjà bien des siècles. Une vieille tradition dit que l’apôtre Thomas introduisit l’Évangile en Inde à la fin du 1er siècle. Il est vrai historiquement que des Nestoriens et des Monophysites, condamnés par les conciles d’Éphèse et de Chalcédoine et par conséquent bannis de l’Empire romain, se réfugièrent en Asie et établirent des communautés chrétiennes du Moyen à l’Extrême-Orient.

Pour preuve, la fameuse stèle de Xian en Chine, érigée au VIIIe siècle. On tient aussi pour à peu après certain qu’avec les marchands musulmans de l’Hadramaut et de l’Inde qui introduisirent l’islam dans le Sud-Est asiatique aux XIIIe et XIVe siècles, il y avait aussi des chrétiens dont certains établirent des communautés au nord de Sumatra.

Au XIIIe siècle, au temps où les Mongols se taillaient un vaste empire en Asie, le pape et le roi de France envoyèrent des religieux à la cour du Grand Khan en Asie Centrale. Le Khan fut-il impressionné par ce que l’Occident avait à offrir ou désirait-il choisir une religion valable pour son peuple ? Toujours est-il qu’il demanda au pape de lui envoyer des maîtres de science et de religion. Une mission franciscaine partit en Asie.

le port de malacca au xviie siècle

 

Giovanni da Montecorvino devint archevêque de Khanbaliq (Beijing aujourd’hui) en 1308 et plusieurs diocèses furent établis sur la côte est de Chine. Toutes ces communautés, apparemment florissantes d’après les franciscains, disparurent quand la dynastie Ming chassa les Mongols en 1368 et bannit les étrangers. Deux siècles plus tard, les missionnaires jésuites en Chine ne trouvèrent pratiquement plus de traces de ces communautés catholiques du XIVe siècle.

Les Patronats (1508)

En Europe, la Renaissance et l’âge des découvertes avaient éveillé l’intérêt, et alléché la cupidité, des deux grandes puissances maritimes de l’époque, le Portugal et l’Espagne. Pour prévenir tout conflit, le pape Alexandre VI (1492-1503) leur "partagea" le monde en 1493 : l’ouest à l’Espagne et l’est au Portugal.

Plus tard, en 1508, le pape Jules II (1503-1513) confia à ces deux nations catholiques la responsabilité d’établir et d’entretenir l’Église catholique dans les régions qu’ils découvriraient. On appela ce mandat les "Patronats" (Padroado en portugais) qui en fait ne fonctionnèrent pas comme il avait été prévu. Les navigateurs portugais, cherchant la route des îles aux "épices", établirent des comptoirs le long des côtes d’Afrique, dans le golfe d’Ormuz et en Inde (Goa et Calicut). Ils prirent Malacca en 1511 et, aux portes de la Chine, Macao en 1557.

saint françois xavier (goa, 1542)Le diocèse portugais de Malacca fut établi en 1558. De là, des missionnaires religieux se répandirent dans tout le Sud-Est asiatique.

Mais déjà le Portugal avait à faire face à deux nouvelles puissances maritimes, la Hollande et l’Angleterre, qui cherchaient elles aussi à développer leurs activités commerciales en Asie.

Les Hollandais, protestants, prirent Malacca aux Portugais en 1641 et commencèrent par y restreindre sévérement la pratique de la foi catholique. Ils détruisirent ou profanérent les églises catholiques, n’en préservant qu’une, sur la colline saint Paul, pour leur propre culte.

Le culte catholique fut interdit, les fonctionnaires portugais, le clergé et l’élite de la population déportés et interdits de séjour. Depuis, les évêques de Malacca durent résider dans les îles de Timor et de Flores ou rester en Europe. Malgré ces mesures qui ressemblaient presque à une persécution, et le fait que le diocèse de Malacca avait pratiquement cessé d’exister, les catholiques de Malacca, la plupart Eurasiens
descendants des premiers colons portugais, surent demeurer fermes dans leur foi, jusqu’à ce qu’en 1824, les Anglais prennent définitivement le contrôle de cet état, apportant avec eux la liberté de religion.

 

Église de l'assomption (penang, xixe siècle)

 

L’Église contrôle directement les activités missionnaires (1622-1658)

Au début du XVIIe siècle, Rome décida de contrôler directement le travail d’évangélisation, contre le quasi-monopole exercé par les Patronats. L’Espagne et le Portugal avaient bien perdu leur hégémonie. Bien qu’insistant encore sur leurs droits et privilèges de "patrons", ils n’étaient plus en position de faire face à leurs obligations. De plus, les persécutions au Japon et au Vietnam avaient montré le danger pour les communautés chrétiennes de ne pas avoir à leur service un clergé autochtone.

Aussi, en 1658, Rome, après avoir établi, en 1622, la Congrégation de la Propagande pour superviser et diriger les activités missionnaires de l’Église, avait institué ses propres évêques – dénommés "vicaires apostoliques" pour ne pas provoquer l’hostilité des Patronats et signifier aussi leur lien direct avec le pape et leur autorité en son nom.

Recrutés parmi le clergé séculier de France, les premiers vicaires apostoliques reçurent, comme champ d’apostolat, de vastes territoires en Chine et ce qui est le Vietnam aujourd’hui, en totale indépendance du Padroado portugais. En 1659, ils reçurent de la Propagande des instructions très strictes : établir une église autochtone avec un clergé local, s’adapter autant que possible aux coutumes locales, éviter de se mêler de politique, se référer à Rome pour les décisions importantes comme le choix des évêques et éviter à tout prix les Patronats.

La mission de Siam (1669)
Penang (1786)
Le Collège général (1809)

En 1662, les premiers vicaires apostoliques arrivèrent à Ayuthaya, alors capitale du Siam, où ils trouvèrent des religieux portugais et quelque 2000 chrétiens. C’est là qu’en 1665 ils établirent le premier séminaire pour la formation d’un clergé autochtone pour les missions dont ils étaient en charge.

En même temps, afin d’assurer la relève avec des missionnaires qualifiés, ils établirent à Paris, en 1663, le séminaire qui fut à l’origine de la Société des Missions Étrangères. En 1669, le Siam devint un vicariat apostolique indépendant du diocèse portugais de Malacca. En 1673, cette mission fut confiée aux Missions Étrangères.

En 1779, le roi de Siam expulsa les missionnaires étrangers. Un petit nombre de chrétiens trouva refuge à Kuala Kedah, dans le nord de la Malaisie actuelle, où le sultan mit gracieusement à leur disposition une maison dont ils firent une chapelle. Quand la Compagnie britannique des Indes orientales obtint Penang en 1786, ces chrétiens la suivirent, pour raison de sécurité et de liberté religieuse.

Mgr Arnaud Garnault (1767-1811), vicaire apostolique de Siam résidant à Penang, fonda la paroisse de l’Assomption, qui couvrait alors l’île de Penang, le royaume de Kedah, jusqu’à Tavay et Mergui (au Myanmar aujourd’hui) Il ouvrit aussi une "petite école" et un orphelinat avec l’aide de religieuses siamoises.

En 1809, il consentit à l’établissement du Collège général, successeur du vieux séminaire d’Ayuthaya qui, après bien des vicissitudes et des déplacements, avait échoué à Pondichéry avant de fermer ses portes en 1782.

À la même époque, l’alliance de la Hollande avec le Portugal pendant la guerre de succession d’Espagne (1701-1716) avait amené la fin de la persécution religieuse à Malacca et permis une certaine liberté aux Catholiques. Ils obtinrent même la permission de construire l’église St Pierre en 1710. Le dernier évêque portugais fut nommé en 1804. Après lui, le siège épiscopal demeura vacant et la paroisse portugaise fut administrée par des prêtres envoyés de Goa.

La mission de Siam : Singapour, 1821

En 1819, la Compagnie britannique des Indes orientales obtint du sultan de Johor l’île de Singapour. Dans une lettre de Juillet 1821, le vicaire apostolique de Siam, Mgr Esprit Florens (1762-1834), envisageait la possibilité d’ouvrir un poste à Singapour. Il eut l’occasion d’en savoir plus quand le jeune P. Laurent Imbert (1796-1839), qui avait été professeur par interim au Collège de Penang, fut enfin libre de rejoindre sa mission en Chine.

Puisqu’il devait passer par Singapour, Mgr Florens lui demanda de chercher s’il y avait des catholiques. Dans une lettre à Mgr Florens datée du 13 décembre 1821, le P. Imbert lui rapporta qu’il n’en avait trouvé qu’une douzaine, "tous dans un état pitoyable et un grand oubli de la religion". Peu de temps avant le P. Imbert, un autre jeune missionnaire des Missions Étrangères, le P. Pierre Pécot (1786-1823), avait lui aussi visité Singapour en se rendant de Macao à Penang. "Il n’y a pratiquement pas de chrétiens, mais il y a une église et une école protestantes… Nulle part où jeter une graine de moutarde !"

Dans les années qui suivirent, un prêtre portugais de Malacca, le P. Jacob Joaquim Freire Brumber, alla visiter Singapour pour s’occuper des quelques catholiques qui s’y trouvaient, des Eurasiens portugais de Malacca pour la plupart. C'était les mêmes catholiques, dont le nombre avait augmenté, et qui par deux fois demandèrent à Mgr Florens de leur donner un prêtre résident. À cause du Padroado de Malacca, le vicaire apostolique de Siam n’était pas sûr d’avoir juridiction sur Singapour. Il écrivit à Rome pour se renseigner.

Mais avant qu’il n'obtienne une réponse, le P. Francisco da Silva Pinto e Maya arriva de Macao en 1825 comme procureur de la mission lazariste en Chine et du séminaire de Macao. Immédiatement, il revendiqua la juridiction du Padroado sur Singapour au nom de l’archevêque de Goa. Ce n’est qu’au début de 1828 que Mgr Florens reçut la réponse de Rome : un décret de la Propagande de septembre 1827, signé par Léon XII (1823-1829), donnant clairement au vicaire apostolique de Siam juridiction sur Singapour.

En 1830, Mgr Florens envoya à Singapour son coadjuteur, Mgr Barthélémy Bruguière (1792-1835) – et de nouveau en 1831 et 1832, le P. Jean Baptiste Boucho (1797-1871) – pour essayer de régler ce problème de juridiction avec le P. Maya, qui refusait simplement de reconnaître le décret de Rome comme authentique.

Pendant de longues années, ce conflit de juridictions allait rester une plaie douloureuse, avec, d’un côté, le vicaire apostolique de Siam pressant tous les catholiques de se soumettre à la décision de Rome et, de l’autre, l’archevêque de Goa fulminant l’excommunication contre quiconque refuserait de lui obéir.

En juin 1832, le P. Pierre Clémenceau (1806-1864) arriva à Singapour et prit charge de la communauté catholique. Il fut le premier missionnaire de la Société des Missions Étrangères à résider à Singapour. Au mois d’octobre, les Pères Hilaire Courvezy (1792-1857) et Étienne Albrand (1805-1853), juste arrivés de France, le remplacèrent. Un terrain sur Bras Basah Road avait été accordé par le conseiller résident anglais, Samuel Bonham.

collège général de penang

mgr hilaire courvezy (1792-1857)Le P. Courvezy y entreprit la construction d’une petite chapelle, mais il avait été nommé coadjuteur de Mgr. Florens et quand il partit se faire sacrer à Bangkok, ce fut le P. Étienne Albrand qui eut la tâche de terminer la chapelle. Celle-ci fut bénite le 9 juin 1833, ce qui provoqua des plaintes amères du P. Maya dans la presse locale, au grand amusement des protestants. Ce fut le P. Albrand qui commença l’apostolat auprès des Chinois de Singapour.

À la mort de Mgr Florens à Bangkok en mars 1834, Mgr Courvezy lui succéda comme vicaire apostolique de Siam et choisit de résider à Singapour. En 1838, une décision de Rome (Bulle Multa præclare de Grégoire XVI) précisa les pouvoirs des vicaires apostoliques en Inde, limitant du même coup les territoires sous la juridiction du Padroado. Le diocèse de Malacca, dont le siège était vacant, fut d’abord confié aux soins du vicaire apostolique d’Ava et Pegu en Birmanie. En janvier 1840, un décret de Grégoire XVI (1831-1846) – confirmant ainsi le décret de 1827 – donna au vicaire apostolique de Siam juridiction sur Singapour, la péninsule de Malacca, Tavay et la région de Martaban en Birmanie.

 

 

Mission de la péninsule de Malacca, 1841

Le 10 septembre 1841, par le Bref pontifical "Universi Dominici Gregis", le vicariat apostolique de Siam fut divisé en deux : le Siam oriental (ou Siam proprement dit) et le Siam occidental (appelé plus tard mission de la péninsule de Malacca). Ainsi, cette partie occidentale de la vieille mission de Siam devint un vicariat apostolique indépendant, confié à Mgr Courvezy et les missionnaires des Missions Etrangères.

Il se composait alors de cinq districts : Singapour avec 500 catholiques, Penang, avec 2000, Mergui et Tavay avec 330 et Malacca avec 2000.

Le 29 octobre 1839 arriva de France un jeune missionnaire, le P. Jean-Marie Beurel (1813-1872). En janvier 1840, Mgr Courvezy lui donna la charge de la communauté catholique de Singapour. Comme la chapelle construite par le P. Albrand s’avérait trop petite, le P. Beurel obtint un autre terrain sur Bras Basah Road et se mit à collecter des fonds pour y construire une nouvelle église, plus grande et plus solide, dont Mgr Courvezy bénit la première pierre le 18 juin 1843.

Après bien des efforts et beaucoup de tracas pour le P. Beurel, la nouvelle église fut inaugurée le 6 juin 1847 et dédiée au Bon Pasteur, en souvenir du P. Laurent Imbert, qui avait été martyrisé en Corée en 1839.

Avant même l'achèvement de la construction de la nouvelle église, le P. Beurel avait résolu d’ouvrir des écoles catholiques à Singapour. Ne supportant plus de voir les négociations par lettres s’éterniser, il décida de retourner en France – 25 octobre 1850 - pour y trouver lui-même le personnel dont il avait besoin pour diriger ces écoles. Il revint à Singapour le 29 mai 1852 avec un groupe de frères des Écoles chrétiennes et de sœurs du Saint Enfant Jésus (Dames de Saint-Maur), deux congrégations enseignantes bien établies en France.

jean-marie beurel (1813-1872)Mais le P. Beurel n’avait pas prévu que le vicaire apostolique, Mgr Boucho, insisterait pour que ces écoles catholiques fussent d’abord fondées à Penang, où il résidait. Ainsi, l’école de garçons saint François-Xavier et l’école de filles du Saint Enfant Jesus furent ouvertes dès 1852.

La même année, à Singapour, le frère Liéfroy et deux autres frères de La Salle ouvrirent une école de garcons, la vieille chapelle en bois de Bras Basah Road fut leur première salle de classe. En 1855, un nouveau bâtiment fut construit et dédié à Saint Joseph. La façade remarquable de l’Institution Saint Joseph (SJI) a été dessinée et construite en 1902 par le P. Charles Nain (1870-1916).

Dans une lettre de décembre 1901 le frère Michael Noctor, directeur de l’Institution Saint Joseph de 1900 à 1914, l’avait appelée "un des plus beaux édifices d’Asie". C’est maintenant le musée d’art.

 

 

Le 5 février 1854, les sœurs du Saint Enfant Jésus eurent assez de personnel pour ouvrir une école de filles sur Victoria Street. Le gouvernement d’alors leur ayant refusé la concession d'un terrain, le Père Beurel acheta une maison de ses propres deniers. Assez vite, les sœurs y ajoutèrent un orphelinat et une maison de refuge pour femmes. La chapelle des Sœurs fut inaugurée en Juillet 1854. La chapelle actuelle, aussi dessinée et construite par le P. Nain en 1904, est un monument historique et fait partie aujourd’hui d’un centre commercial et culturel. Grâce à cette initiative et à la vision d’avenir du P. Beurel, il y a aujourd’hui quelques 31 écoles catholiques à Singapour.

La Bonne Nouvelle pour tous

C’est le P. Albrand qui commença la mission chinoise à Singapour. Avec l’aide d’un catéchiste, il parcourait la ville pour contacter les ouvriers chinois qu’il invitait à venir le soir écouter des instructions sur la foi catholique. Quand il fut nommé à Bangkok, en 1835, un prêtre chinois, le P. Jean Chu, vint de Bangkok en 1838 pour le remplacer et prendre en charge la mission pour les Chinois. En 1845, il construisit une "maison de doctrine", derrière la chapelle de Bras Basah Road, pour l’instruction religieuse des catéchumènes chinois ; il y ajouta plus tard des logements pour des malades et des vieux sans domicile. Le P. Chu, fort apprécié pour sa piété et son zèle, mourut en juillet 1848 et fut enterré dans l’église du Bon Pasteur.

Pendant que les Pères Beurel et Chu établissaient solidement l’Église dans ce qui était alors la ville de Singapour, à l’autre bout de l’île, à Kranji, le P. Anatole Mauduit (1817-1858) lançait une mission pour les fermiers chinois. En 1847, il y construisit une petite chapelle de planches et de chaume qu’il dédia à Saint Joseph. Puis, en 1852 1853, il remplaça cette chapelle par une grande église qu’il construisit un peu plus loin, à Bukit Timah (église qui fut rebâtie en 1905 et 1965). À la même époque, il vint, avec le P. Beurel, explorer l’état de Johor, en Malaisie, où ils trouvèrent des immigrants chinois bien disposés envers la religion catholique. Le P. Beurel, alla aussi explorer quelques îles de l’archipel de Riau pour la même raison. Sans faire de bruit, l’Église devint un puissant moyen d’intégration des Chinois qui arrivaient de Chine en nombre croissant. Mais les sociétés secrètes chinoises, qui prétendaient contrôler ces immigrants, prirent de plus en plus mal l’influence de l’Église et usèrent même de violence.

À plusieurs reprises, elles attaquèrent les Chinois chrétiens ; en février 1851, une semaine d’incendies malveillants et de saccages autour de Bukit Timah fit 500 victimes parmi les Chinois, la plupart d’entre eux étaient catholiques.

Jusqu’alors, il n’y avait que trois endroits dans la péninsule de Malacca où l’Église s’était implantée : Malacca, Penang et Singapour. Le reste de la péninsule était peuplée de Malais musulmans, rebelles à toute évangélisation. Aussi les missionnaires jetèrent leurs regards plus loin : ils allèrent aux îles Nias (ouest de Sumatra) et Nicobar (golfe du Bengale) entre 1836 et 1845, mais sans succès.

Dans la péninsule de Malacca, il y avait des aborigènes, Orang Asli comme on les appelle aujourd’hui, non musulmans. À la suite d’une expédition du P. Pierre Favre (1812-1887) à travers la jungle du sud de la Malaisie, en 1846, et le rapport favorable qu’il en fit, Mgr Boucho décida d’ouvrir une mission pour ces nomades de la jungle. Sous la charge du P. Pierre Henri Borie (1820-1891), frère du Saint martyr du Vietnam, il y eut un premier essai de sédentarisation.

Une colonie, Dusun Maria (le village de Marie) fut installée près de Rombea au nord de Malacca,en 1848. En 1860 elle fut relocalisée par l’administration anglaise à Ayer Salak, près de Malacca, sous le nom de Maria Pindah (Marie la déplacée…)

Malgré la difficulté de fixer ces nomades (la plupart retournèrent dans la jungle) et la mort prématurée de jeunes missionnaires abattus par les fièvres, l’apostolat parmi les Orang Asli s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui, surtout dans les états de Negeri Sembilan et Perak et malgré les tracasseries des Musulmans.

Avec le développement des mines d’étain et des plantations de caoutchouc, une tâche plus urgente confronta les missionnaires : l’afflux massif de travailleurs chinois et indiens. Cela mena naturellement à l’ouverture de nouveaux centres d’évangélisation et à la progression de l’Église sur la côte ouest de la péninsule de Malaisie : Province Wellesley, Perak (Ipoh), Selangor Kuala Lumpur) Negeri Sembilan (Seremban) et Johor.

À Singapour, le développement du port et du commerce provoqua également l’arrivée massive d’immigrants chinois et indiens. En 1853, le P. Ambroise Maistre (1821-1866) bâtit une petite église pour les fermiers chinois teochew de Serangoon (nord-est de l’île de Singapour). En 1869, le P. Pierre Paris (1822-1883) bâtit l’église des saints Pierre et Paul pour les Chinois Hokkien de la ville. En 1888, le P. Joachim Meneuvrier (1858-1915) bâtit l’église de Notre-Dame de Lourdes pour les Indiens tamouls. En ce temps-là, on ne pouvait faire autrement que d’établir des paroisses linguistiques. De 1885 à 1900, les Sœurs du Saint Enfant Jésus prirent en charge l’hôpital général de Singapour.

 


 

 

Le diocèse de Malacca, 1888

Les vicaires apostoliques du Sud-Est asiatique se réunirent en synode à Singapour en 1880. Ils firent une demande très pressante à Rome de résoudre au plus vite le problème de la double juridiction (Padroado portugais et mission de Siam/Malaisie). La question ne fut réglée qu’en 1886, quand les paroisses portugaises de Malacca (St. Pierre) et Singapour (St. Joseph) furent rattachées au diocèse de Macao. Cela permit la nomination d’un nouvel évêque au vieux siège de Malacca, le 10 août 1888 ; cette fois, non plus en vertu du Padroado portugais, mais directement par l’autorité du Saint-Siège et de la Congrégation de la Propagande.

mgr Édouard gasnier Mgr Édouard Gasnier (1833-1896), évêque d’Eucarpie et vicaire apostolique de la mission de la péninsule de Malacca depuis 1878, devint ainsi le premier évêque non portugais titulaire de Malacca, vaste diocèse qui couvrait toute la péninsule de Malaisie et Singapour.

Sous Mgr. Gasnier, le diocèse connut une progression lente mais continue. À sa mort en 1896, il comptait 32 missionnaires M.-E, 41 églises et chapelles, 41 catéchistes, 57 écoles catholiques avec 3 346 élèves et 17 796 Catholiques. La cathédrale du Bon Pasteur fut agrandie comme on la voit aujourd’hui. C’est Mgr René Fée (1856-1904) qui la consacra en 1897.

Le club catholique, fondé en 1900 par le P. Henri Rivet (1856-1915) curé de la cathédrale, prospéra pendant quelques années avant de disparaître. Mgr Émile Barillon (1860-1935) devint évêque de Malacca en 1904 et l’essor de l’Église continua. La même année le P. Casimir Saleilles (1852-1916), curé de la Nativité de N-D à Serangoon, construisit un "sanatorium" à Ponggol, au bout nord-est de l’île.

 

Au rez-de-chaussée du bungalow, il installa une chapelle qui servait aux fermiers chinois catholiques des environs. Ce bungalow près de la mer était bien connu des prêtres et des laics qui l’utilisaient pour des retraites ou des vacances, jusqu’à ce qu’il soit démoli en 1983 pour faire place au nouveau grand séminaire.

En 1910 fut inaugurée l’église du Sacré-Cœur, à Tank Road, pour les catholiques chinois, cantonnais et hakka. En 1925, s'ouvrit le petit séminaire Saint-François-Xavier à côté de l’église de la Nativité.

À cette époque Mgr Barillon rapporta l’accroissement d’activités communistes, telles que vandalisme, émeutes et assassinats qui empêchaient en grande partie le travail d’évangélisation.

Des réfugiés arrivèrent de Swatow, Chine du sud-est. En 1927, le P. Stephen Lee s’occupa d’installer les catholiques, fermiers pour la plupart, à Mandai où il leur construisit une petite église dédiée à St Antoine de Padoue. En 1929, ce fut l’ouverture de l’église Ste Thérèse à Kampong Bahru, bien située entre l’hôpital général, la gare et le port. Quand Mgr Barillon se retira pour cause de maladie en 1934, il y avait 67 545 Catholiques dans son diocèse de Malacca.
 

 

 

 

 

Un nouvel élan, puis la guerre, 1941-1945

mgr adrien devals Le successeur de Mgr Barillon, Mgr Adrien Devals (1882-1945) invita de nouvelles congrégations à venir œuvrer dans les domaines de la pastorale et du social : les rédemptoristes arrivèrent en 1935 – les Petites Sœurs des Pauvres ouvrirent leur maison Ste Thérèse pour les vieux en 1939 – les Frères de St Gabriel prirent charge de l’école Montfort en 1937 et ouvrirent Boys’ Town en 1939 – les sœurs du Bon Pasteur créèrent un foyer pour filles en 1939. Et surtout le Carmel du Christ-Roi introduisit à Singapour la vie monastique et contemplative en 1938.

En 1935 fut lancé un journal catholique hebdomadaire, le "Malaya Catholic Leader", l’ancêtre de notre "Catholic News" d’aujourd’hui. Puis survint la guerre, l’attaque de Singapour par lesJaponais au lendemain de Pearl Harbour, le 8 décembre 1941 et la reddition de la "forteresse imprenable" le 15 février 1942. En 1943, les occupants japonais décidèrent d’évacuer la population civile. Des chrétiens envoyés à Bahau en Malaisie durent se tailler un campement dans la jungle, sous l’autorité de Mgr Devals.

 

 

C’est dans ces conditions misérables que Mgr Devals, comme beaucoup de ses compagnons, contracta la maladie qui l’emporta en janvier 1945. Les autorités japonaises avaient un tel respect pour le défunt prélat, qui avait su à l’occasion leur tenir tête, qu’elles demandèrent que ses funérailles soient célébrées à Singapour.

L’après-guerre

mgr michel olçomendy L’administrateur du diocèse, Mgr Michel Olçomendy (1901-1977) devint évêque de Malacca en juin 1947. Sous sa direction, il y eut de nombreuses innovations. La Légion de Marie fut lancée en 1948. En 1949, un centre catholique s'ouvrit, à côté de la cathédrale et la radio diffusa une "Heure catholique" trois fois par mois. La publication bimensuelle du "Malayan Catholic News" reprit en 1950. La même année, la visite de la statue de Notre-Dame de Fatima attira des foules.

Le souci de Mgr Olçomendy pour les questions sociales se manifesta dans l’établissement d’organisations et d’institutions telles que la Société de Saint Vincent de Paul, le Secours catholique, la JOC, la JEC, les Cœurs Vaillants, les associations d’enseignants, de médecins et d’infirmières catholiques, un collège catholique préparant à l’université et les aumôneries de l’école polytechnique et de l’université.

 

Quand les communistes prirent le pouvoir en Chine, tous les missionnaires étrangers furent expulsés. Bien que triste cette situation profita quand même au diocèse de Malacca : un grand nombre de ces missionnaires, encore jeunes et endurcis par leurs expériences récentes, et pour la plupart parlant bien chinois, vinrent se mettre au service de l’Église en Malaisie et à Singapour.

Il faut dire que le vaste diocèse pouvait facilement s’accommoder de cet afflux soudain de personnel. Pour une population catholique qui était de 105 000, il y avait alors 44 prêtres autochtones, 60 prêtres des Missions Étrangères, six jésuites, six rédemptoristes, 160 frères (La Salle, St Gabriel, Maristes, Miséricorde), 500 religieuses (Enfant Jésus, Carmélites, Petites Sœurs des Pauvres, Bon Pasteur, Canossiennes, Franciscaines Missionnaires de Marie et Franciscaines de la Maternité Divine) ; ces dernières travaillaient dans un hôpital du gouvernement depuis 1949 jusqu’à l’ouverture de leur propre hôpital, Mount Alvernia, en 1961.


Le Chinese Catholic Central Bureau fut établi en 1954 par Mgr Carlos van Melckebecke, CICM (Scheut), visiteur apostolique pour les Chinois de la diaspora dans le Sud-Est asiatique. En plus de s’occuper des prêtres chinois exilés, le Bureau éditait le journal bimensuel "Hai Sing Pao" et un cours de catéchisme par correspondance en chinois, en anglais et en indonésien, en même temps qu’il gérait un magasin à Queen Street.

Un signe de croissance

Un évènement capital marqua le 25 février 1955 : le diocèse de Malacca fut divisé entre l’archidiocèse de Malacca-Singapour (comprenant l’île de Singapour et les états de Malacca et Johor en Malaisie), le diocèse de Kuala Lumpur (avec les états de Negeri Sembilan, Selangor, Pahang et Trengganu) et le diocèse de Penang (comprenant les états de Penang, Perak, Kedah, Perlis et Kelantan), formant ainsi une nouvelle province ecclésiastique.

Le signe que les missionnaires de la Sciété des Missions Étrangères avaient atteint leur but d’établir une église locale et le signe de la maturité des communautés chrétiennes qu’ils avaient fondées se voit dans le fait que les deux nouveaux diocèses de Malaisie furent confiés à des évêques autochtones, Mgr Dominique Vendargon à Kuala Lumpur et Mgr Francis Chan à Penang. Une autre division s'effectua en 1972 quand le nouveau diocèse de Malacca-Johor fut établi avec les états de Malacca et Johor pris à l’archidiocèse de Singapour et Mgr James Chan comme évêque. Kuala Lumpur devint archidiocèse et tête de cette province de la Malaisie péninsulaire. Singapour resta un archidiocèse seul, directement rattaché au Saint-Siège, un peu comme une mère qui verrait ses trois filles devenues majeures et bien établies.

Œcuménisme ?

Le Concile de Vatican II, qui se tint à Rome de 1962 à 1965 avait fortement insisté sur l’œcuménisme, c’est-à-dire les relations fraternelles et la coopération entre les diverses dénominations chrétiennes. Jusque là, l’Église catholique et les diverses communautés protestantes avaient vécu côte-à-côte en s’ignorant plus ou moins, dans une sorte de coexistence généralement pacifique, chacune allant son chemin, mais quelquefois acrimonieuse et même franchement hostile de la part de certaines dénominations non traditionnelles. Après le Concile, cette attitude changea quelque peu.

Dans les années 1970, des manifestations œcuméniques furent organisées au théâtre national, pendant trois ans. La première manifestation rassembla une foule importante de chrétiens de toutes dénominations. La première fois, on pria ensemble avec ferveur et, à la fin, les chefs des églises présents donnèrent leur bénédiction. Les années suivantes virent la fréquentation diminuer, jusqu’à ce que l’idée soit abandonnée. Cependant, d’une manière tout à fait officieuse, un groupe de prêtres et de pasteurs continuèrent à se réunir régulièrement pour discuter de sujets ’intérêt commun ou simplement se rencontrer en amis. Cela aussi finit par disparaître. Cependant, il reste qu’aujourd’hui un certain nombre de prêtres catholiques qui se font encore un devoir de rester en contact avec leurs voisins chrétiens et d'organiser des activités communes.

Après l’Indépendance

Depuis l’indépendance en 1965, Singapour a connu un développement extraordinaire. Beaucoup de villes nouvelles ont été construites. Et beaucoup de catholiques, qui habitaient autour des cinq églises du centre de la ville, sont allés s’y reloger. Il fallait construire de nouvelles églises, à un prix très élevé. La générosité des paroissiens et sympathisants a permis de bâtir une église catholique dans pratiquement chacune de ces villes nouvelles.

Quand, en 1976, Mgr Olçomendy se retira en raison de ses 75 ans, ce n’est pas sans fièrté ni confiance qu’il passa les commandes à un archevêque autochtone, Mgr Gregory Yong. Le but des MEP, et la raison même de leur existence, avait été atteint : une église locale pleinement constituée et solidement établie.

Sous Mgr Yong, des paroisses furent établies dans les villes nouvelles et des congrégations religieuses s’installèrent dans l’archidiocèse. Il faut aussi signaler des événements d’importance : en 1981, la mission portugaise cessa d’exister à Singapour (et à Malacca).

La même année vit aussi l’établissement de relations diplomatiques avec le Saint-Siège, reflétant ainsi la haute considération que le gouvernement de Singapour avait pour l’Église catholique.

En 1983, ce fut l’ouverture du grand Séminaire. En novembre 1986, le pape Jean-Paul II vint pour une courte visite et reçut un accueil enthousiaste au stade national. En 1999, une assemblée diocèsaine définit la vision pastorale et un plan d’action vers "une nouvelle façon d’être l’Église".

Noël 1999 marqua l’ouverture du Jubilé 2000, qui devait être un temps de renouveau spirituel pour toute l’Église.

Espoir pour le futur

En mai 2000, Mgr Yong lui aussi se retira à l’âge de 75 ans. Son successeur, Mgr Nicholas Chia, prêtre de Singapour, âgé de 62 ans, fut nommé le 10 mai 2001 et ordonné le 7 octobre suivant pour présider à la destinée de l’Église de Singapour.

Après les événements tragiques du 11 septembre au World Trade Center de New York, il apparut évident que l’harmonie et le dialogue inter-religieux était plus que jamais nécessaire à Singapour qui, de toujours, a été une société multi-raciale, multi-culturelle et multi-religieuse.

Les Singapouriens, qui appartiennent à nombre de religions et dénominations, furent instamment encouragés à mieux se connaître les uns les autres. Entre autres choses, cet effort prit la forme de réunions d’information et d’échange, et surtout de visites organisées dans différents lieux de culte. Les églises catholiques reçurent de nombreux visiteurs, de même que beaucoup de catholiques – certains pour la première fois – allèrent visiter mosquées, temples et autres lieux de culte.

Sur un plan plus officiel, des institutions, des organisations civiques, des écoles et même l’armée organisèrent des visites guidées de la Cathédrale. En même temps qu’elles créaient des relations d’amitié et de compréhension mutuelle, ces visites furent une révélation pour beaucoup de gens de tous bords.

En décembre 2001, il y eut un dîner avec des dirigeants chrétiens et musulmans pour célébrer ensemble Noël et Hari Raya Puasa (fin du Ramadan). En juin 2003, le gouvernement proposa une déclaration sur l’harmonie religieuse.

Elle exposait clairement, afin de créer un "espace commun", les attitudes fondamentales de tolérance, compréhension mutuelle et coexistence pacifique requises de chaque citoyen vis-à-vis des différentes croyances pratiquées à Singapour. Cette déclaration fut récitée publiquement par les catholiques dans toutes les églises au cours d’une messe dominicale.

La tâche du nouvel archevêque ne sera certainement pas facile. Bien que Singapour ne souffre pas de la pauvreté qui afflige tant de régions du monde, le pays est confronté aux maux qui minent les pays soi-disant développés : matérialisme et individualisme, avec la terrible conséquence qu’il n’y a plus rien de sacré, que ce soit la vie humaine, la sexualité, le mariage et la famille, l’honnêteté et la justice, le respect de soi et des autres. L’enseignement des Évangiles qui va à l’encontre de toutes les tendances et de toutes les modes est bien la dernière chose que les hommes sont prêts à écouter.

Cependant, il y a tout de même des personnes qui, réfléchissant sur le vide de la vie moderne, cherchent des repères solides qui donneraient un sens à leur vie. Cela explique pourquoi il y a un flux constant de jeunes et vieux, qui sont attirés par ce que l’Église catholique peut leur offrir. Un grand nombre demande à être instruit de la foi catholique en vue du baptême.

Pour le bien de Singapour en général et pour le bien d’une communauté catholique toujours plus vivante et bien présente dans toutes les sphères de la vie, tous ces catholiques et futurs catholiques sont prêts à rayonner leur foi et leur amour tout en aidant les autres à les accompagner dans leur pélerinage de foi.
 

                                                                                                                               René Nicolas
 

(Traduction d’un article du catalogue de l’exposition"Journey of Faith" (Trésors du Vatican) qui se tint à Singapour de juin à octobre 2005 au Musée des Civilisations Asiatiques)

 

Malaisie-Singapour depuis l’indépendance

Libérés de l’occupation japonaise après la Deuxième Guerre mondiale, la Malaisie et Singapour cheminèrent vers leur indépendance politique au cours des années 1950. La Malaisie réussit peu à peu à maîtriser les menaces de la guérilla communiste et parvint à son indépendance le 31 août 1957.

Singapour demeura encore quelques années colonie britannique occupée par l’importante base militaire anglaise. Mais l’autonomie interne fut atteinte fin 1959 grâce à l’action efficace de M. Lee Kuan Yew et de son People Action Party (PAP). Les orientations socialistes de ce parti inquiétèrent quelque peu l’archevêque Michel Olçomendy. Mais une fois au pouvoir, M. Lee Kuan Yew et son équipe se détachèrent brutalement des alliés de gauche et réprimèrent vigoureusement les infiltrations marxistes dans les écoles chinoises et les syndicats.

La grande école catholique chinoise dirigée par le Père Édouard Bécheras (1879-1957), fut particulièrement appréciée pour avoir su maintenir la discipline et la qualité des études lors des grèves et des troubles provoqués par la gauche maoïste en 1955. Le P.A.P. au pouvoir travailla activement à obtenir l’union de Singapour à la Malaisie indépendante mais avec un programme politique égalitaire entre tous les citoyens qu’ils soient malais, chinois ou indiens.

L’union se fit en 1963 mais elle fut rompue en 1965 car les Malais entendaient conserver leurs privilèges en tant que premiers occupants de sol. Singapour, de population chinoise à 75%, dut se séparer de la Malaisie et devenir un État indépendant le 9 août 1965. Ce petit pays surmonta rapidement des difficultés considérables liées au retrait des bases anglaises et à une confrontation avec l’Indonésie. Le pays s’industrialisa et s’ouvrit au marché mondial en assurant la paix sociale grâce à une distribution avisée du revenu dans l’habitat, l’éducation et les services de santé.

 


Le personnel missionnaire s’enrichit de nombreux confrères expulsés de Chine. Une trentaine de prêtres chinois empêchés de rentrer en Chine après leurs études à l’étranger furent également répartis en Malaisie et à Singapour. Mgr Carlo Van Melkebecke, missionnaire belge de Scheut évêque de Ningxia, fut nommé visiteur apostolique des Chinois d’Outre-Mer. Installé à Singapour, il veilla à poster quelque deux cents prêtres chinois en divers pays du monde.

De son côté, l’archevêque Mgr Olcomendy accueillit à bras ouverts les missionnaires français expulsés de Chine. Ces missionnaires, forts peut-être de ce qu’ils avaient souffert se montrèrent particulièrement actifs en instruisant de nombreux catéchumènes chinois et en construisant de nouvelles églises modernes et fonctionnelles. À Kuala Lumpur, le P. Édouard Giraud (1914-1995), venu du Guangxi, géra d’une main de maître la paroisse du Rosaire proche de la gare.

Il y accueillit les jeunes missionnaires qui se mirent à l’étude du chinois dans le temple ancestral de la famille Chen (Chenshi shuyuan) aménagé en école de langues. Il bâtit la vaste église de l’Assomption dans la nouvelle ville de Petaling Jaya, voisine de la capitale. À Singapour, le P. Pierre Abrial (1922-1990) bâtit en 1959 sa première église de Ste Bernadette à proximité du centre ville. Environ deux cents adultes y sont baptisés chaque année.

Puis, en 1971, il bâtit l’église de la Résurrection dans le nouveau grand ensemble de Toa Payoh. Au Sichuan en quatre ans, il avait baptisé 16 adultes. À Singapour, en trente ans, il en baptisa trois mille. Le Père Paul Munier (1919-1999), venu de la province de Canton, bâtit à Singapour la grande église de N.D. du Perpétuel Secours à Siglap en 1961. Plus de 6 000 fidèles vont s’y presser chaque week-end. Il bâtit encore l’église de Sainte Croix en 1980 à proximité de la nouvel- le université de Singapour.

Ces nouvelles églises répondent à un accroissement rapide de la foule des chrétiens. Elles sont financées par les catholiques du pays et construites à raison d’environ une par an pour accueillir chacune quelque 5 000 fidèles dont beaucoup sont des néophytes. Ces catholiques s’organisent pour un accueil chaleureux des nouveaux venus en ouvrant des buffets après chaque messe. Associations  diverses et mouvements d’action catholique sont florissants. Légion de Marie et Société de St Vincent de Paul constituent une ossature de base dans chaque paroisse. Les missionnaires de la Société des  Missions Étrangères y ajoutent des mouvements de formation du laïcat.

louis amiotte-suchetLe P. Louis Amiotte-Suchet (1917-1998), dernier procureur à Shanghai, put donner libre cours à tout son dynamisme pastoral. Il anima dès 1956 la J.E.C., la J.OC. et les Joyful Vanguards (Cœurs vaillants, âmes vaillantes) de langues anglaise et chinoise à Singapour. Ces mouvements atteignirent beaucoup de non baptisés.

Plus tard, il bâtit la grande église de Yishun dans le nord de l’île, à proximité de l’ancienne base navale anglaise. De concert avec l’architecte, il la voulut en forme de jonque, car dédiée à Notre-Dame Étoile de la Mer. Les vitraux furent sertis dans des hublots et la première pierre remplacée par la pose d'une grosse ancre marine.

En Malaisie, le P. Pierre Decroocq (1922-1985) lança la J.O.C à Kuala Lumpur en 1957 et développa le mouvement à l’échelon national. Il fut bientôt aidé par le P. Gilbert Griffon (1933-1998) qui était pratiquement le seul missionnaire à maîtriser les quatre langues du pays : anglais, tamoul, chinois et malais.

Plus spécialement attentif aux ouvriers indiens des plantations de caoutchouc, le P. Pierre Bretaudeau (1931-...) développa un syndicat dans les Rubber Estates pendant les neuf années où il résida à Seremban.

Le P. Antoine Pallier (1924-1988) développa la J.E.C. Le P. Léon Diffon (1918-1985) se préoccupa plus spécialement de l’apostolat des enfants et devint aumônier des Joyful Vanguards pour l’Asie.

Mgr Olçomendy, préoccupé de la formation d’un laïcat adulte, fit venir un dirigeant jociste international, M. René Delécluse. En l’espace de six ans, René développa un groupe de travailleurs, un groupe de professionnels et en liaison avec le P. Jean Charbonnier (1932-...) une vingtaine de groupes familiaux dispersés dans les villes satellites nouvellement bâties autour du centre.

Ce mouvement qui prit le nom de Christian Family and Social Movement (CFSM) perdure activement dans les années 2000 grâce au soutien infatigable du P. André Christophe. Vers 1975, plusieurs paroisses, craignant de voir leurs nombreux fidèles devenir foule anonyme, développèrent aussi des groupes de voisinage permettant aux familles catholiques de cultiver leur sens communautaire et un esprit de service. Lors de la semaine de Pâques d’avril 1965, un Easter Seminar réunit à Kuala Lumpur quatre cents membres actifs des quatre mouvements d’action catholique inspirés par la méthode Mgr
Cardijn : Cœurs vaillants et Ames vaillantes, Jécistes, Jocistes, Mouvement familial et social chrétien.

L’archevêque indien de Kuala Lumpur, Mgr Vendargon, encouragea cet élan du laïcat, efficacement assisté par le P. Pierre Gauthier (1925-1996) qui ouvrit un Bureau du Développement Humain à côté de l’évêché sur la colline dite "des ananas" (en malais Bukit Nanas) et "du café" (en chinois Jiafei shan). Autour des événements du Vietnam en 1975, les Boat People affluèrent sur la côte est de la Malaisie et se retrouvèrent parqués dans l’île de Pulau Bidong. Pierre Gauthier aidé de plusieurs confrères se porta à leur secours.

Dans un domaine plus spécialisé, celui de l’aumônerie universitaire, le P. Philippe Meissonnier (1909-1986) se distinga à Singapour par la multitude de ses contacts et ses nombreux catéchumènes auxquels il assura une formation spirituelle solide. Lorsqu’il dut se dégager de cet apostolat pour devenir curé de la cathédrale, sa relève fut assurée par le P. J.-Baptiste Itçaïna (1926-...) puis par le P. Michel Ladougne (1926-...).

 

Le Père Meissonnier réunit alors rapidement les fonds voulus pour bâtir la nouvelle église de St François Xavier dans un quartier au nord-est de Singapour. Vers 1970, des employées de maison affluèrent des Philippines au service des foyers singapouriens dont les époux sont tous deux au travail. Le Père Guillaume Arotçarena (1944-...) s’employa alors à faire valoir les droits de ces travailleuses et en dépanna un certain nombre en coopération avec le ministère du travail. Il accueillit en son centre de Geylang celles qui avaient des difficultés avec leurs employeurs et le bureau d’immigration.

Au cours des années 1980, l’esprit de la nouvelle évangélisation souffla avec force. En Malaisie le P. André Volle (1923-...) s’associa au mouvement avec toute sa sagesse d’ancien professeur au grand séminaire de Penang. Le P. Pierre Bretaudeau anima avec enthousiasme toutes les initiatives vitales, depuis le Mouvement pour un Monde meilleur jusqu’aux groupes plus récents de Fondacio pour une formation équilibrée de personnalités chrétiennes.

À Singapour, le P. Michel Arro (1931-...) s’engagea efficacement dans cette vague de renouveau charismatique. Il en devint le régulateur avec l’appui du P. François Dufay (1916-2004) qui s’associa au mouvement tout en en faisant la philosophie. L’esprit de renouveau se manifesta aussi dans l’organisation diocésaine de nouveaux programmes. Des week-ends de préparation au mariage (engaged encounters) et des week-ends de réflexion pour les couples déjà mariés (mariage encounters) devinrent très populaires.

Le P. Arro appuya de toute son énergie ces rencontres de foyers. La vie des paroisses s’en trouva rajeunie, car ces couples régénérés rayonnèrent l’amour chrétien. Le catéchuménat s’organisa par étape à l’échelon diocésain suivant la ligne du Rite pour l’Initiation Chrétienne des Adultes (R.C.I.A).

Le P. Louis Loiseau (1926-...), ancien recteur de séminaire en Birmanie, s’occupa beaucoup des malades ainsi que de la Légion de Marie et de la communauté francophone. Le P. Joseph Jeannequin (1926-...), son ancien compagnon en Birmanie, célèbrait la messe en birman pour les nombreux immigrants et fit des catéchismes individuels pour les adultes qui ne pouvaient se joindre au R.C.I.A.

Outre ces apports à la pastorale générale des diocèses, les missionnaires de la Société des Missions Étrangères ont souvent été amenés à soutenir un apostolat en langue chinoise en liaison avec les prêtres chinois originaires de Chine. Il fallait un effort particulier en ce domaine car en Malaisie aussi bien qu’à Singapour, la langue anglaise est beaucoup plus utilisée, surtout dans les milieux catholiques. En Malaisie, le milieu de langue chinoise est plus conscient de son appartenance culturelle qu’à Singapour, car il est minoritaire et doit faire face à certaines pressions de la majorité malaise.

À leur arrivée en Malaisie, les anciens de Chine se dévouèrent aux communautés de langue chinoise, tels le P. Jean Tavennec (1923-...) dans des villages isolés de la jungle sur les hauteurs de Cameron Highlands et en d’autres lieux.

cathédrale de kuala lumpur

 

En ville, à Penang, le confrère belge Aimé Julien, venu de la province chinoise du Guizhou, prit particulièrement à cœur les destinées des Chinois. Il fonda à Georgetown une grande école chinoise, parla avec force au nom des Chinois et devint naturellement objet de leur gratitude au point qu’ils lui élevèrent une statue dans la cour de l’école.

À Singapour, missionnaires et prêtres chinois originaires de Chine collaborèrent dans les divers services pastoraux. Le P. Paul Tong fut particulièrement actif pour la formation des jeunes éduqués dans les écoles chinoises. Il développa la J.O.C. et la J.E.C avec le P. Louis Marie Amiotte, puis il lança des groupes d’études bibliques et les rencontres de foyers en chinois.

En 1979, il confia au Père Charbonnier un groupe de jécistes universitaires. Ce groupe fut à l’origine du service Zhonglian (lien avec la Chine) qui se spécialisa à partir de la Pentecôte 1981 dans le développement des échanges avec les catholiques de Chine.

Les catholiques chinois de Singapour entretenaient souvent des liens familiaux ou claniques avec leur province d’origine. Les Teochew en particulier se sentaient étroitement solidaires des fidèles de leur pays d’origine à l’est de la province de Canton. Ils contribuèrent financièrement à la reconstruction d’églises en Chine. À Péné (Baileng) ils financèrent la construction d’une église de la taille d’une cathédrale pour les trois mille fidèles de ce village.

Dans les années 1980, des ouvrières vinrent de la province chinoise du Fujian travailler dans les usines de Singapour comme Thomson ou Philips. L’une y fut baptisée, une autre devint religieuse de saint Paul. Les jeunes du groupe Zhonglian firent une douzaine de voyages en Chine. Ils publièrent un magazine illustré destiné aux jeunes de Chine. Ils accueillirent à Singapour des stagiaires de Chine pour leur formation pastorale et spirituelle.

Les milieux indiens de langue tamoule étaient beaucoup plus développés en Malaisie qu’à Singapour. Plus d’un million d’entre eux avaient migré du sud de l’Inde pour travailler dans les plantations d’hévéa. Le père Bretaudeau ne fut pas le seul à se soucier de leurs conditions de travail et de vie.

Les pères Pierre Gauthier, Gilbert Griffon, Lucien Catel (1931-2005) et Maurice Surmon (1922-...) leurs consacrèrent une partie de leur existence. À Singapour, le service des indiens s’exerça surtout autour de la paroisse Notre-Dame de Lourdes qui leur était plus particulièrement consacrée.

La formation des prêtres demeure un service de base auquel se sont consacrés plusieurs missionnaires français. Dans les années 1950, le Collège général de Penang était encore entre leurs mains sous la direction du P. Jean Davias-Beaudrit (1899-1976) auquel succèda de 1960 à 1966 le P. François Le Du (1914-...), expulsé de la province chinoise du Yunnan.

Le P.Jean Marie Bosc fut le dernier supérieur de ce fameux collège qui devint ensuite séminaire régional de Malaisie et fut dirigé par du personnel local. À Singapour, il y avait déjà un petit séminaire sous la direction du P. Pierre Barthoulot (1916-2004) de 1949 à 1971. Un grand séminaire pour le diocèse de Singapour prit d’abord place dans les mêmes locaux, puis dans un nouveau bâtiment vaste et clair construit dans la presqu’île de Punggol.

Plusieurs confrères y enseignèrent, en particulier le P. Arro pour la sacramentaire et la direction spirituelle, le P. René Nicolas (1930-...) pour l’histoire de l’Église, l’hindouisme et l’islam, le P. Charbonnier pour l’histoire de la philosophie et les religions chinoises.

Le séminaire accueillait des étudiants de congrégations religieuses au côté des futurs prêtres diocésains et même quelques laïcs. Dans les années 2000, les vocations diminuèrent. Chez les religieuses, les vocations autrefois nombreuses sont pratiquement taries. Le personnel missionnaire vieillissant et réduit ne peut que rendre grâce pour l’œuvre accomplie et poursuivre sa tâche jusqu’au bout. L’Église locale est bien vivante et les Missions Étrangères ont la joie d’y servir encore avec neuf confrères à Singapour et sept en Malaisie.

                                                                                                                              Jean Charbonnier